Avec la projection du documentaire Mahmoud Darwich : Et la terre, comme la langue, le Festival des 3 Continents se penche sur l’exil de ce poète dont les œuvres nostalgiques portent l’héritage et la blessure de toute la Palestine.

Du haut du mont Nébo, en Jordanie, Mahmoud Darwich contemple la Palestine. Cet horizon, c’est le même qui entourait Moïse lorsqu’il apprit qu’il ne foulerait jamais sa Terre promise. Mahmoud, lui, l’a arpenté pendant six ans lorsqu’il était enfant. Il se rappelle sa Galilée natale : les sentiers qui défilent, les genêts qui glissent sur ses cuisses, et son père tirant l’eau du puits qu’il avait creusé. Al-Birwah, c’était sa maison. Mais les maisons meurent quand partent les habitants.

Il s’assoit sur un rocher. Cigarette à la main, son regard peine à se détacher, malgré les volutes de fumée. « Je dialogue avec la part d’absence de mon être. » En 1948, il voyait les nuages de poussière se soulever sous les pas des Palestiniens. Cet exode, il y prenait part pour fuir la guerre israélo-arabe. Arrachés à leur terre, les Palestiniens vivent dans la phobie des déplacements et de l’attente aux frontières. Peuple d’exilés voguant au gré des crises moyen-orientales.

Pour Mahmoud, ce départ est différent. Son exil est « encré », de droite à gauche, dans les lignes qu’il dresse sur le papier avec son stylo-plume. De son village, il ne reste qu’une colline caillouteuse. Alors il lui donne vie dans ses écrits. Ce ne sont ni des images ni des métaphores. Mais des paysages et des lieux. « Les Palestiniens font connaissance avec leur terre et leur mémoire en intériorisant l’image de mes poèmes. […] Ils peuvent y élire demeure comme s’ils résidaient sur leur terre. » Plus que des vers, ses lignes sont les bâtisses qui ornent sa Galilée, un refuge réconfortant où lecteur et poète peuvent s’immerger.

« J’ai commencé par me sentir exilé chez moi. » Alors Mahmoud voyage. À Haïfa, en Israël, il pose les prémices de son univers. Incarcéré à Saint-Jean-d’Acre pour « crime de poésie trop nationaliste », il finit par traverser les frontières avec ses écrits. À 25 ans, le monde arabe est pendu à ses vers. Il devient la voix de son peuple. Ce rôle, il l’assume jusqu’à Moscou où il finit ses études et prend sa décision la plus difficile. Un seul billet d’avion le sépare de sa patrie. Mais il décide d’atterrir en Égypte, où il est accueilli à bras ouverts. Il sait qu’il ne pourra plus rentrer chez lui.

D’hôtels en aéroports, sa vie est vouée à la solitude, bien qu’il soit adulé dans le monde arabe. « Il me semble que j‘ai une accoutumance à cette solitude […] Vivre une vie stable, tout s’y oppose : mes changements de résidence, mes choix poétiques… » Les années passent. En 1993, il rédige le texte de proclamation du futur état palestinien. Il faut attendre mai 1996 pour qu’il ait à nouveau l’occasion de fouler sa Galilée. Cinq jours pendant lesquels il se sent étranger vis-à-vis de cette terre d’où il a été arraché. « Il y a quelque chose qui manque, et ça me fait mal.  Je me sens comme un touriste, sans la liberté du touriste. Être en visite me mine, quoi de plus éprouvant que de se rendre visite à soi-même ? »

Photo fournie par le Festival des 3 Continents