Libre et audacieux, le cinéaste portugais s’est créé un univers hors du temps, fait de métamorphoses et d’errances. Membre du jury du F3C, son regard filmique, en constant mouvement, échappe à tout contrôle. Le cinéma ne lui était pourtant pas prédestiné. La nature et les animaux dessinaient le cadre de son enfance. Son rêve étant de devenir ornithologue, il entame des études de biologie. Attentif à ce qui l’entoure, son regard aiguisé s’est détourné vers la fiction. « Dès mes 8 ans, j’observais les oiseaux autour de ma maison de campagne à Lisbonne. Quelque part, il y a un lien entre l’ornithologie et le cinéma. On regarde le monde à travers des jumelles et l’on raconte des histoires. » Son intérêt pour le 7e art  s’est construit dans les salles obscures qu’il fréquente à l’âge de 15 ans. « L’envie de faire des longs métrages est venue en regardant des films. » Diplômé de l’École Supérieure de Cinéma de Lisbonne, c’est en tant que monteur qu’il fait ses premières armes avant de commencer ses propres réalisations à 30 ans. L’influence de ses balades en forêt se reflète dans ses films, notamment dans L’Ornithologue sorti en 2016. Un homme s’aventure seul dans la région la plus sauvage du Portugal à la recherche d’oiseaux. Tout au long de sa filmographie, ses personnages errent dans leur solitude, se confrontent à leur intérieur. Des parts du réalisateur se cachent dans leurs divagations, en quête d’un désir inassouvi. « Les films sont forcément personnels. Il faut vivre les personnages pour les comprendre. Les émotions prouvent qu’ils sont incarnés. »

Suivant son instinct, le cinéaste trace son chemin à sa manière. Ses films s’ancrent dans la réalité pour basculer vers le fantasmatique. « Les outils de la fiction viennent de la réalité. J’aime quand, à partir du réel, on va vers quelque chose de plus onirique. Si tout est évident, il n’y a pas de raison de voir le film. C’est mieux d’avoir des aspects non dévoilés. » Le mythe de saint Antoine de Padoue traverse son œuvre depuis Mourir comme un homme où João Pedro Rodrigues s’approprie ce symbole du Portugal. « Les mythes sont des histoires qui nous nourrissent. Ce qui m’intéresse c’est comment relire cela aujourd’hui avec un regard plus ou moins façonné. » La peinture fait aussi partie intégrante de sa relation avec l’objet filmique. « J’ai appris avec les tableaux pour raconter des histoires, savoir comment on surpasse la réalité pour faire de la fiction. » Consacré lors d’une rétrospective au Centre Pompidou en 2016, João Pedro Rodrigues entretient un lien avec la France, né notamment lors de ses lectures de Jean Genet. La sauvagerie de ces textes se retrouve dans les histoires du cinéaste, sans retenue et sincères. « Au début, je peux avoir des retours très tranchés et violents. Mais je ne prête pas attention à ce qui se dit », exprime le Portugais qui aime jouer avec les codes. « Ils sont comme des outils. C’est important de bien les connaître pour les utiliser de façon personnelle. Je tente de ne pas trop intellectualiser les choses. Elles viennent de l’intuition. » Dans son dernier film, João Pedro Rodrigues passe devant la caméra « pour essayer de se mettre en scène ». « J’ai pensé qu’il fallait que je me regarde. » L’identité multiple compose d’ailleurs ses personnages, en constante transformation. Énigmatique, le cinéaste surprend par ses choix, guidés par ses observations. Le langage de l’instinct.

Photo prise par Simon Bouyer