Second long-métrage de l’indien Amit V. Masurkar, Newton nous invite, non sans une touche d’humour acerbe, à porter un regard nuancé sur ce que certains nomment fièrement « la plus grande démocratie du monde » : l’Inde.

Placée sous haute tension, l’Inde de Masurkar doit organiser des élections malgré l’insurrection sanglante de maoïstes sur son territoire. Il faut dire que, là-bas, la mise en oeuvre de la démocratie est meurtrière. La dernière élection a fait « 19 morts ». Au milieu de cette période chaotique, le jeune Nutan Kumar, qui se fait appeler Newton, décide d’intervenir. Cet honnête-homme inflexible reste fidèle à ses principes et s’engage à recueillir le vote des 76 électeurs (sur 800 millions) d’un petit village de la région du Chhattisgarh, et ce, au péril de sa vie.

La carte « joker »

Newton est l’archétype de l’anti-héros. Simple fonctionnaire d’État, il n’arrive jamais en retard, est très à cheval sur les règles et se fait toujours gronder par son père en public. Dans la vie, c’est celui que l’on choisit en dernier. S’il jouait encore au cricket, Newton serait l’arbitre, celui qui regarde, de loin, se dérouler les événements. La caméra de Masurkar nous le fait subtilement comprendre lorsqu’elle prend du recul face au personnage pour le perdre dans de grands plans d’ensemble : Newton est un petit pion à l’échelle d’une Inde dont les rouages risquent à tout moment de le broyer. Il paraît risible avec ses principes dépassés et la candide mission qu’il s’est donné : « faire la différence ». Tout au long du film on rit de lui, on rit à ses dépens. Mais l’humour est là pour nous manipuler et, rapidement, notre regard change jusqu’à prendre conscience de notre propre cynisme. C’est un magistral retournement de situation qu’arrive à créer en nous Masurkar avec son œuvre. Et si Newton n’était pas le rabat-joie que l’on pensait ?

Reculer pour mieux avancer

Et si Newton était plutôt le héros qui nous manque à tous ? Même s’il n’est qu’arbitre, il a son rôle à jouer, une voix à apporter. C’est là tout le message de Masurkar. Finalement, lorsque la caméra élargit son cadre, ce n’est pas seulement pour accentuer l’absurdité de la scène. La caméra indique au spectateur qu’il doit prendre du recul. Ne pas se contenter de ce qu’on nous montre, mais voir plus grand, voir l’ensemble. Car, si Newton peut se regarder comme une comédie, c’est aussi, et surtout, un film qui met le doigt là où ça fait mal. Fraudes électorales, immobilisme politique, marginalisation des populations autochtones, mariages arrangés, guérilla civile, tensions avec le Pakistan, etc. De nombreux travers de la société indienne sont passés au crible. Mais Masurkar, tout comme Newton, voit grand. Cette  critique de la société indienne est en fait universelle. Le personnage de Newton nous rappelle que non, ce n’est pas être un casse-pieds que d’avoir des convictions et de ne pas en dévier. L’honnêteté de Newton est dépréciée tout au long du film, et pourtant, Masurkar nous invite implicitement à nous en inspirer. On retiendra donc cette scène symbolique où Newton est désœuvré, face contre terre, mais toujours prêt à se relever et à se battre pour ses idéaux. Le héros n’est pas forcément celui qu’on croit.

Photo issue du film Newton Still