Le Colombien Vladimir Durán avec So Long Enthusiasm livre sa pellicule gagnante sur un scénario de Sacha Amaral. Remarqué à deux reprises pour ses courts-métrages au Festival de Cannes, il s’illustre ici avec son premier long-métrage.

So Long Enthusiasm, c’est une immersion dans le quotidien de Margarita, une mère de famille argentine, qui vit cloîtrée dans sa chambre. Ses enfants, qui ont la clé, évoluent seuls dans le reste de la maison, sans figure maternelle. Rien ne fuite sur les circonstances qui les poussent à échanger avec elle par la fenêtre de la salle de bain. À tel point qu’une question se pose : verra-t-on Margarita avant la fin de l’histoire ? Sans pudeur, le film accompagne les membres de la famille, dont le jeune Axelito, qui s’échappe avec fantaisie du monde adulte qui l’entoure. À l’approche de l’anniversaire de sa mère, il n’aura d’autres choix que de s’ouvrir pour comprendre la réalité de la situation.

Des monstres froids

So Long Enthusiasm est rangé dans la catégorie « drame familial », mais de drame, au final, il n’y en a pas. « Les familles sont des monstres froids, avec des lois souterraines qu’on ne comprend pas », explique Vladimir Durán. Ici, le drame réside dans la difficulté à comprendre comment fonctionne la structure familiale, la place que les personnages y occupent. À l’image d’une constellation, l’oeuvre de Vladimir met en scène des corps qui gravitent les uns autour des autres, des rotations qui semblent s’écarter du satellite maternel en vieillissant.  

So Long Enthusiasm est un film à quatre mains. Un scénario de court-métrage conçu par Sacha Amaral et finalement réadapté en long-métrage par Vladimir. L’idée originale de Sacha : revenir sur sa mère, cet être mystérieux, et mettre l’accent sur l’incompréhension du monde adulte. Un scénario ambigu et des personnages atypiques pour lesquels le film a été qualifié « d’ovni  ». Il s’agit d’un voyage initiatique : de l’ombre à la lumière, de l’innocence à la compréhension. Un « film-maison », comme l’appelle le duo, qui possède la particularité d’être entièrement tourné dans l’appartement du scénariste.

Une approche théâtrale

D’une conception très libre, le film propose un beau jeu d’acteurs. Entre théâtre et cinéma, c’est un condensé d’improvisation et de hors-champ, notamment avec la voix de la mère qui résonne dans la pièce voisine. Pour Vladimir Durán, c’est un choix naturel : « Le tournage est un lieu de recherche, je laisse beaucoup mes acteurs improviser […] Le scénario n’est qu’une piste d’atterrissage si l’envol est raté. » Mais le film vole haut. Les acteurs s’expriment avec sensibilité et émotion, faisant jaillir des lueurs sentimentales dans l’obscurité de l’appartement, ce travers de pièces qui forme une « maison-monde ». Une immensité circulaire lorsque Axelito l’arpente et un lieu étrangement dénué de formes pour le spectateur. Aucun espace ne marque, aucun repère n’est fixe. Le public est plongé dans un appartement exigu où il se perd. Un huis clos à la fois vaste et intimiste, exacerbé par le format choisi pour « une ouverture sur l’espace qui renforce l’aspect clos et confère un côté claustrophobique, parfois voyeur ».

Le travail de suggestion tient son importance dans la pellicule, que ce soit dans la scénographie ou le scénario. Tout est fait pour laisser travailler l’imagination, s’approprier l’espace, compenser l’invisible. Un rouage bien huilé quand il s’agit de se représenter la mère, l’intrigue principale du spectateur. Mais aussi lorsque les personnages apparaissent dans d’interminables plans fixes alors que le monde s’agite autour d’eux, faisant des voix une présence auto-suggérée dont on ne connaît pas la source. Un travail de qualité qui prend son ampleur lorsque de longs silences viennent contrebalancer le fourmillement ambiant, dans un appartement où le toquement d’une porte occupe autant d’espace qu’un personnage.

Photo fourni par le Festival des 3 Continents