Le festival a été l’occasion pour le réalisateur Alireza Khatami de présenter pour la première fois son long-métrage, Les Versets de l’Oubli, au public français. Avec pour toile de fond un corps disparu, c’est entre rire et esthétique macabre que le cinéaste balade le spectateur au sein d’un cimetière, pendant 94min.

Alireza Khatami, qui grandit en Iran dans les années 80, n’a jamais réussi à oublier les centaines de milliers de soldats disparus lors des guerres d’Iran et d’Irak. « Le fils de mon voisin parti en guerre a aussi disparu. Vingt ans plus tard, les vétérans ont retrouvé de lui une botte. Rien qu’une botte. Et ils lui ont dit :  “Voici ton fils”. » Le souvenir qu’il garde de ces obsèques est à la fois tragique et absurde : « Il y avait quelque chose de risible à n’avoir dans le cercueil que cette chaussure. » C’est le point de départ des Versets de l’Oubli. À l’image de la botte, qui « a mis un terme à vingt ans d’attentes agonisantes », ce long-métrage est également une façon pour Alireza Khatami de réparer ce souvenir douloureux. « C’est une forme de thérapie, un remède très cher ! » Lorsqu’on lui demande si cette thérapie a marché, il se contente d’avancer que « sur toutes les baleines mourantes, l’une d’entre elles survit ».

D’ailleurs, pourquoi des baleines ? Ces animaux sont probablement « les créatures les plus mystiques qui existent sur la planète ». De leur première apparition dans la Genèse à Pinocchio, en passant par Moby Dick ou Rûmî, cet animal n’a cessé d’attiser les imaginaires, devenant un symbole de désir, « de ce que l’on pourchasse ». C’est donc tout naturellement que l’histoire d’un vieux fossoyeur taiseux, surpris par la visite de miliciens venus cacher leurs victimes dans le cimetière, se mélange à celle des baleines échouées sur une plage. Le fantastique est également de la partie. « Le personnage avait besoin d’une manifestation. Nous sommes tous à la recherche de ce genre de signes. »

« Pour moi, la réalité est déjà fantastique »

« Beaucoup décrivent mes films comme du magique-réaliste. Et je comprends ce qu’ils veulent dire. Mais pour moi, la réalité est déjà fantastique. » Alizera Khatami ne voit pas de frontière entre les deux : le merveilleux est ancré dans la vie réelle. « Est-ce vraiment fantastique qu’une baleine vole dans le ciel ? Si vous me demandez, je vous dirai que non, c’est réel. » Il tacle au passage certains films hollywoodiens rocambolesques : « Qu’un seul homme blanc réussisse à sauver la planète entière, c’est pour moi plus incroyable qu’une baleine qui vole. » Et Alireza Khatami ne fait rien comme tout le monde. « Il y a une règle dans l’écriture de scénario qui veut qu’on cite les noms dans les 10 premières pages. Je ne l’ai jamais fait et cela me convient. »  Aucun des personnages n’a de nom dans Les Versets de l’Oubli. « Personne n’est nommé, car le personnage principal ne s’en souvient pas. Peu importe ton nom, là d’où tu viens, tu es mort et je vais t’enterrer. Ce film offre, dans un sens, l’amour aux plus étrangers, aux sans nom, aux inconnus. »

Une omniprésence du cimetière

Personnage à part entière, le cimetière s’oppose à la ville. De nombreuses recherches plus tard, dans des pays tels que la Bosnie, le Liban ou la Turquie, le film a été réalisé dans trois cimetières différents. « Nous ne sommes pas parvenus à en trouver un qui réunisse toutes les caractéristiques. Je le voulais aussi loin de la ville, pour en avoir un point de vue, qui est d’ailleurs un autre personnage de mon film. La ville en arrière-plan est apocalyptique. » Et cette omniprésence du cimetière se retrouve également dans le processus d’écriture. « En 2015, nous nous sommes installés dans l’appartement de mon producteur, devant le Père-Lachaise, pendant un mois. Il donnait directement sur le cimetière, et nous regardions les morts.  » Étonnement, Alireza Khatami n’a jamais souhaité y aller. « J’écrivais et je me disais : laisse-les en paix. »

Elodie Longépé

Photo issue du film Les versets de l’Oubli