Madame Fang est là, silencieuse, les joues rondes, le regard lointain. Wang Bing, le réalisateur, la filme quelques instants, puis fait un bond dans le temps. Un an plus tard, Madame Fang n’est plus vraiment là. Allongée sur son lit, les joues creusées, bouche ouverte, cette fois son regard est vide. Depuis 2008, elle a développé la maladie d’Alzheimer et vit ses derniers jours aux côtés de ses proches.

Wang Bing a un rapport au temps qui lui est propre. Son premier documentaire, À l’ouest des rails, avec lequel le cinéaste a partagé deux ans de la vie de ses personnages, durait neuf heures. Si Mrs. Fang n’affiche que 86 minutes, c’est parce que le temps est compté. La caméra attrape les instants les plus courts avec intensité. Wang Bing s’approche en gros plans, toujours plus près de cette vieille femme. Il fixe longuement son visage, ses mains, ses bras, ses mouvements lents et difficiles. Dans le hors-champ, la vie continue. On y entend les allées et venues de la famille, toujours présente. Des discussions qui ne cessent, à propos de son état, de ses funérailles et des questions qui restent en suspens : « Me reconnaît-elle ? Est-elle consciente ? »  

Le cinéma de Wang Bing est celui de l’intime, comme souvent il a été qualifié. Ici, le spectateur assiste aux dernières heures de la vie de Madame Fang, aussi proche d’elle que possible. Cette extrême proximité pose question. Doit-on la voir comme une intrusion ? Le cinéaste explique pour Télérama : « Filmer est toujours une intrusion. Quel que soit ce qu’il filme, un documentariste envahit un espace. Sans cette intrusion, le cinéma documentaire n’existerait pas. Mais cela n’empêche pas d’avoir du respect pour la mort. Ce n’est pas l’immense souffrance de Madame Fang que je voulais montrer. Je voulais être avec elle, simplement. »  Wang Bing nous offre, ici, une rencontre réaliste avec le visage de la mort.

Photo issue du film Mrs Fang